Hommage à Yves Saint Laurent Lundi 1er Juin 2009
Il y a un an Yves Saint Laurent disparaissait. J’en ai été totalement abattu pendant plus de dix jours.
Comment expliquer la passion que je nourrissais pour cet homme que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais eu –même- l’occasion d’approcher… ? La réponse, bien sûr, est dans nos convergences que je sais nombreuses. Elle est surtout dans cette même certitude, que la beauté sert les plus nobles idéaux.
Il y a ces deux photos que j’aime infiniment et que je ne peux m’empêcher de rapprocher. La première, en couleur, montre Yves Saint Laurent à l’âge de 18 ou 19 ans. Il est sur la plage d’Oran, en maillot de bain blanc. C’est la plage de Camus, celle de « Noces », je veux dire par là que c’est la plage du « Théâtre » de la méditerranée. Et Yves Saint Laurent est là tel un dieu. Déjà, ses yeux se perdent dans le lointain d’un avenir qui s’apprête de frapper à la porte. Ils ne regardent pas la plage, ces yeux-là, ni le sable ni les rochers. Ils regardent leur essence. Il y a déjà sur cette photo toute la détermination tendue, tout le projet insensé de ravir aux dieux leur secret et de mettre la beauté au service des humains. Facétieux projet qui requiert la plus grande concentration. Et, la concentration, on la perçoit nettement sur cette photo à travers les os anguleux qui sont ceux d’un jeune homme visiblement habité. On devine l’épiderme aux aguets de la moindre manifestation de la beauté, champ de blé que parcourt et dessine un vent léger…Mais le métier de « porteur de feu » nécessite un marché. Les dieux le réclament. Il faut accepter d’être seul. Pas « un peu » seul, mais beaucoup. Il faut accepter d’être « Etranger » au reste du monde. Là commence déjà le cruel et tragique combat. Il n’y aura pas sur cette plage d’Arabe assassiné comme chez Camus mais il y a un homme, un homme jeune – c’est à dire un jeune homme déjà « vieux »- qui, se sachant dépositaire du feu, sait aussi le lourd prix qu’il va devoir payer pour le transmettre au reste des hommes. Le meurtre que ce bel adolescent s’apprête à commettre, c’est le sien, celui d’une vie tout entière offerte à la création, celui d’un certain accès de sa propre vie à la normalité de « l’humaine condition ».
De l’autre « côté » de cette photo, il y a cette autre, très connue. C’est l’un des derniers défilés, celui de la collection Printemps-été 2001. Pierre Bergé est là, éternel et incroyablement puissant allié de l’ombre, et il pousse Yves, un bouquet de fleurs à la main, hésitant, en lui disant : « Mais vas-y donc ! ». Nous sommes presqu’à la fin du Voyage. Dans quelques mois, la conférence de presse du 7 janvier 2002 coupera le fil de quarante années de dévotion. A rapprocher ces deux clichés, on mesure toute la dynamique de cette vie tendue vers l’objectif unique de faire remonter des profondeurs chtoniennes de la terre ses sourdes beautés barbares et minérales afin de les déposer, éclairées par le céleste soleil du temps contemporain, aux pieds des dieux avides. Même timidité craintive devant son semblable, même timidité craintive devant le dévoilement de la beauté, même timidité craintive devant, somme toute, ce dessein de sa propre vie qu’on appelle destin.
Entre ces deux photos si émouvantes car si terribles, Yves Saint Laurent fut pendant quarante ans la réincarnation permanente des trois Parques : Clotho qui file, Lachésis qui dévide, Atropos qui coupe. Clotho, c’est l’imagination du premier croquis ; Lachésis, c’est la mesure de son perfectionnement, lent et méthodique « travail » au sens étymologique du mot ; et Atropos, c’est la décision du choix définitivement arrêté, la robe figée pour toujours et, avec elle, une représentation à un instant T de la femme moderne, dans sa liberté et dans sa force reconquise… Et les milliers de croquis forment eux-mêmes, du premier jusqu’au dernier, un gigantesque dessin qui est celui de la vie d’Yves Saint Laurent, dessin que les mêmes Parques ont imaginé, réalisé, et définitivement arrêté en ce 1er Juin 2008... Une vie, une œuvre. Une vie égale à une œuvre, tant il est vrai qu’au lendemain de ce 7 janvier, Yves Saint Laurent ne touchera plus un seul crayon, du moins pour en faire naître une robe.
Pour moi, les Parques ont obéi à des dieux aussi facétieux que leur enfant prodige car Yves Saint Laurent n’est pas mort il y a un an. Il est mort ce 7 janvier 2002 et, si mon interprétation est la bonne, on peut considérer qu’il fut sa propre Atropos. Un grand créateur ne vit que du pain de son âme. Quand il a tout donné ou que les circonstances, comme ce fut le cas, le contraignent à plier bagage, il s’en va lui aussi, avec plus ou moins de hâte, plus ou moins d’errances. Maria Callas aura mis sept ans à quitter la scène de la vie et Yves Saint Laurent -a-t-il eu la possibilité physique d’en faire le calcul ?-, six. A se demander si, décidément, les dieux n’aiment pas faire patienter leurs plus beaux enfants…?
Quelle que soit la posture des dieux, je sais en tout cas dans mon for intérieur qu’Yves Saint Laurent sera toujours là, comme tous les grands artistes, à inspirer, à suggérer et à encourager le travail de ceux qui exercent le dangereux métier d’œuvrer pour cette amante protéiforme qu’est la beauté.
Merci à toi, Yves.
Vincent Alzial
Commentaires sur Hommage à Yves Saint Laurent Lundi 1er Juin 2009
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=609712&pid=13934024
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :






