Quatre toiles de Bernar Venet : la série Goudron (1963)
J'ai découvert la peinture de Bernar Venet il y a trois ans lors de la grande exposition d'été de la fondation Maeght de Saint-Paul de Vence: "Le noir est une couleur".
Dans une des salles se tenaient alignées, à équidistance sur un même pan de mur, quatre grandes toiles de même dimension : 150 x 120. Je me souviens que ces quatre tableaux, intitulés « Goudron », m’ont littéralement hypnotisé. Ils datent de 1963 et Bernar Venet, né en 1941, n’avait donc que 22 ans.
Après deux années de formation à la villa Thiole de Nice, il venait de quitter la côte pour se rendre à Tarascon où il avait déjà eu la possibilité de réaliser, grâce à un atelier qu’on lui avait prêté, 150 tableaux avec du goudron étalé sur la toile. La série de quatre toiles exposée à la fondation en été 2006 fut réalisée de retour à Nice en 1963 avec une technique légèrement différente puisque le goudron était retenu par un encadrement métallique.
Le noir intense de ces toiles ; l’aspect constamment changeant de la matière, à la fois mate à certains endroits, nettement plus brillante à d’autres ; la régularité rythmique et carrée de l’accrochage – les toiles ne sont évidemment pas quatre par hasard - ; le dialogue échangé entre chacune des toiles protagonistes, à la fois semblable et dissemblable des trois autres ; l’encadrement forcé qui, donnant ainsi raison au Baudelaire des « Fenêtres », suggérait l’idée de l’infini ; toute cette poésie de la matière me plaisait infiniment à l’instar de cette substance bien chtonienne qu’est le goudron et qui faisait pourtant -et instinctivement en tous cas chez moi- naître l’idée d’une représentation de la nuit cosmique, chaque brillance pouvant dans l’imaginaire du spectateur devenir « étoile » et créant de la sorte un autre dialogue, plus vaste, entre immensité céleste d’une part et immensité terrestre d’autre part, immensité du dessus et immensité du dessous ; la ressemblance frappante entre les cratères naturels opérés par le séchage du goudron et ceux observables par exemple sur la lune ; tout cela créa en moi une vive émotion esthétique.
Cela confirma aussi mon attirance pour un art qui soit à la fois conceptuel et où l’artiste joue avec les matières, ce qui implique une peinture « physique », de loin la forme d’expression artistique que je préfère, d’où mon goût naturel pour les grands formats.
On sait le chemin magnifique parcouru depuis 1963 par Bernar Venet. Etabli à New York en 1966, de retour en France en 1971 où il enseigne six ans durant à la sorbonne, reparti à New York en 1976, Bernar Venet va abandonner la peinture conceptuelle pour s’affirmer sur le terrain de la sculpture en créant les lignes d’acier, de plus en plus monumentales, qui vont le rendre mondialement connu (cf. les séries aux noms géométriques « Les Lignes indéterminées », « les Angles aigus », « Les Arcs »). Entre les quatre toiles « Goudrons » que j’ai très envie de nommer « é-toiles », tant elles sont stellaires à mes yeux, et l’évolution vers la sculpture monumentale, le fil d’Ariane me semble assez net : même goût de la pureté de la matière, même attirance pour une matière travaillée au feu, même appétit de monochromie, même poésie pour un art spatial… Et il me semble assez intéressant de repérer que le spatial se trouve à l’état métaphorique dans les toiles « Goudrons » pour les raisons que j’ai rapidement évoquées ci-dessus.
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